Je suis mère de famille et femme au foyer. J’ai des enfants : l’aîné a 15 ans et les deux plus jeunes filles ont 9 ans. Honnêtement, je n’aurais jamais imaginé ni pensé que ma vie prendrait cette direction ou que je me retrouverais dans cette situation. J’aspirais à avoir un parcours professionnel stable et respectable, mais les circonstances m’ont poussée à entrer dans le domaine du travail domestique. Malgré cela, j’ai toujours été fière de ce travail. Avant de travailler dans ce secteur, j’avais un niveau d’études correct et je vivais une vie stable et confortable avec mon mari. Je ne manquais de rien, mais j’ai toujours eu le désir d’être indépendante et de me réaliser personnellement. J’ai travaillé dans une entreprise, puis également dans le travail domestique. Je collaborais avec des personnes respectueuses et, dieu merci, j’avais réussi à atteindre un salaire mensuel d’environ 3500 dirhams. J’avais de bons revenus et j’ai fait la connaissance de nombreuses personnes à travers tout le Maroc. J’avais aussi des relations avec des femmes mauritaniennes, et nous réfléchissions ensemble à développer un commerce marocain et à collaborer entre nous. Puis la pandémie du Covid est arrivée et, comme on le dit familièrement, « elle nous a tous brisés ». La vie s’est complètement arrêtée, les activités et le commerce aussi, et plus rien n’était comme avant. Ce n’était pas seulement notre situation : le monde entier s’était arrêté. À cette période, mon mari souffrait de problèmes de santé et a dû subir une opération du dos, puis une autre au niveau de la colonne vertébrale. Les circonstances étaient très difficiles, car ce type d’opérations demande beaucoup de dépenses, de soins et de soutien. Ma famille m’a soutenue, mais je suis de nature à ne pas aimer demander constamment de l’aide à mes proches ni leur imposer mes problèmes, même s’ils étaient prêts à m’aider. J’avais toujours le souci de préserver mon image et ma dignité devant eux et devant les autres. Quand le commerce et tout ce qui nous entourait se sont arrêtés, j’ai commencé à me demander : que vais-je faire ? Certes, j’avais de l’expérience et des compétences, mais je ne possédais pas de diplôme officiel qui me permettrait d’obtenir de meilleures opportunités. Cela m’a toujours fait souffrir, car je n’ai pas pu terminer mes études comme je l’aurais souhaité.
Malgré cela, j’ai essayé de me développer à travers des formations, des stages et l’obtention de certaines attestations. Dieu merci, le Maroc a commencé à évoluer dans le domaine de la formation professionnelle, ce qui m’a encouragée à chercher de nouvelles opportunités.
Au début, je cherchais du travail dans des entreprises ou des bureaux, mais les salaires étaient très faibles. Quand je comparais le salaire proposé — parfois à peine mille ou mille cinq cents dirhams — avec le temps, les efforts, la santé que j’allais y laisser, ainsi que les conséquences sur mes enfants et ma famille, cela ne me semblait pas raisonnable.
Par la suite, j’ai commencé à rencontrer des femmes qui travaillaient dans le nettoyage des maisons. Je discutais avec elles de leur travail et de leurs conditions. Peu à peu, j’ai compris que ce domaine, malgré sa difficulté, pouvait être meilleur que certains autres emplois aux salaires très bas. J’ai essayé une première fois, puis une deuxième. Mais je remarquais toujours que la travailleuse domestique était parfois traitée comme une personne de moindre valeur, ou qu’il existait un regard méprisant porté sur elle par certains employeurs, comme si elle représentait une « tâche noire » à l’intérieur de la maison. C’est à ce moment-là que l’idée a commencé à mûrir dans mon esprit : pourquoi ne pas travailler autrement ? Pourquoi ne pas créer un projet ou un cadre structuré qui puisse développer ce secteur et préserver la dignité des travailleuses domestiques ?
J’ai d’abord pensé à créer une entreprise, mais lorsque j’ai commencé à me renseigner sur les démarches, j’ai découvert que cela nécessitait des moyens financiers et des dépenses que je n’avais pas. Je partais complètement de zéro. Ensuite, j’ai pensé à créer une coopérative de services, car cela me semblait être la solution la plus accessible. Mais même une coopérative nécessitait un groupe de femmes partageant la même vision et les mêmes ambitions afin de faire avancer le projet ensemble.
C’est ainsi que l’idée a commencé à grandir en moi. J’ai commencé à chercher, à essayer de trouver des solutions. Je réfléchissais à un local, au loyer, à tous les détails nécessaires, mais les moyens manquaient. Malgré cela, et malgré toutes les difficultés, je n’ai pas abandonné. J’ai commencé à préparer les documents, à faire des recherches et à avancer pas à pas, parce que j’étais convaincue de la nécessité de développer ce secteur et d’offrir aux travailleuses domestiques un cadre qui protège leur dignité et leurs droits.
Les gens ne voient pas toujours ce que nous cachons à l’intérieur de nous-mêmes et ignorent les véritables conditions dans lesquelles nous vivons. Je remarque que les mentalités diffèrent d’une personne à l’autre, et à chaque fois on découvre que certains ne voient que l’apparence, sans comprendre la souffrance et les réalités cachées derrière.
Parfois, une travailleuse domestique peut être plus consciente, plus cultivée ou avoir un meilleur niveau que son employeuse, mais malgré cela, elle n’est ni reconnue ni comprise. Beaucoup d’employeurs profitent de la vulnérabilité de ces femmes, et j’ai personnellement vu de nombreux exemples de cela.
Quant à moi, même lorsque je travaillais dans un cadre non structuré ou non réglementé, je n’ai jamais exploité personne, parce que j’étais convaincue que cette femme avait besoin de mes services, tout comme moi j’avais besoin de travailler pour vivre. Pour moi, la relation devait toujours être fondée sur la complémentarité et le respect mutuel : elle a besoin de moi, et moi j’ai besoin d’elle. C’est pourquoi je disais toujours : soit je travaille avec sérieux et respect, soit je ne travaille pas du tout, parce que ma subsistance vient de Dieu, et il ne m’abandonnera jamais. Concernant la relation avec les employeurs — que ce soit en termes de considération, d’horaires de travail ou de charge de travail — je parle à partir de nombreuses expériences que j’ai entendues et vécues avec d’autres femmes.
Pour ma part, depuis que j’ai créé la coopérative, je travaille de manière légale et organisée. Lorsqu’il s’agit d’un travail ponctuel pour une journée, les choses sont claires : je connais mes droits et mes devoirs, et la coopérative génère des revenus de manière structurée.
Mais à travers mes échanges avec de nombreuses femmes, que ce soit au sein de la coopérative ou de l’association dans laquelle nous faisons aussi des actions solidaires, j’ai découvert l’ampleur réelle de la souffrance. Certaines femmes travaillent pour des sommes dérisoires : elles commencent à huit heures du matin et ne terminent qu’à huit heures du soir pour seulement quatre-vingts dirhams.
Très souvent, l’employeuse se met d’accord avec la travailleuse sur une tâche précise — par exemple nettoyer un espace particulier — mais une fois dans la maison, elle commence à lui ajouter d’autres tâches : laver les vêtements, nettoyer les tapis, s’occuper des enfants, cuisiner, ranger… alors que rien de cela n’avait été convenu au départ. Et cela constitue en soi une forme d’exploitation.
Je dis toujours aux femmes qu’une partie du problème vient aussi de l’absence d’accord clair dès le début sur le travail à effectuer et le montant du paiement. Les choses doivent être définies dès le premier accord, car certaines femmes travaillent toute une journée pour ne recevoir à la fin que cent ou cent vingt dirhams, en disant ensuite : « Que Dieu mette Sa bénédiction dans cet argent ». Mais honnêtement, ce n’est pas normal.
Une travailleuse domestique est un être humain, pas une machine ou un robot chargé de tout porter, nettoyer, cuisiner et accomplir toutes les tâches pendant de longues heures, pour finalement recevoir une somme dérisoire après dix ou douze heures de travail. Quand on fait le calcul, le salaire horaire ne dépasse parfois même pas dix dirhams, et cela est réellement douloureux.
Nous voulons que les mentalités évoluent, et que chaque travailleuse connaisse ses droits ainsi que la valeur de son travail. Nous voulons aussi que les gens comprennent que la travailleuse domestique est un être humain, avec sa dignité et ses propres conditions de vie. Toutes les femmes ne peuvent pas se permettre de refuser un travail lorsque le salaire est faible, parce que certaines disent simplement : « Si je ne travaille pas, je n’aurai rien à manger. » Et c’est la dure réalité que vivent beaucoup de femmes.
Il y a un point essentiel que j’ai oublié de mentionner : la subsistance vient de Dieu. C’est pourquoi une femme ne devrait jamais accepter d’être humiliée ou exploitée. À mon avis, la travailleuse domestique doit imposer le respect et faire reconnaître sa valeur. Si une employeuse ne souhaite pas l’engager, elle en trouvera une autre qui la respectera davantage. Le problème vient parfois d’un manque de confiance en soi, qui pousse certaines femmes à se présenter d’une manière qui permet aux autres de les exploiter.
Est-ce que vous sentez que votre travail est reconnu ? Et si oui ou non, pourquoi ?
D’un point de vue légal, oui, le travail domestique est reconnu à travers la loi 19-12. Mais dans la réalité que nous vivons, cette reconnaissance reste incomplète, parce que la loi n’est pas appliquée comme elle devrait l’être.
Pourquoi n’est-elle pas appliquée ?
Parce qu’il y a, par exemple, des travailleuses qui ne travaillent que deux jours par semaine chez une employeuse. Lorsqu’elles demandent à être déclarées, l’employeuse refuse, pensant que cela lui coûtera trop cher, alors que la travailleuse ne travaille que quelques heures ou quelques jours par mois.
Le véritable problème, selon moi, est le manque de sensibilisation et de culture juridique, aussi bien chez les travailleuses que chez les employeurs. Il n’y a pas assez de communication ni de véritables campagnes d’information. S’il y avait davantage de sensibilisation à la télévision, à la radio ou dans les médias, les gens sauraient qu’il existe une loi qui organise la relation entre la travailleuse et l’employeuse, et qui définit les droits et les devoirs des deux parties.
Car nous aussi, nous avons des devoirs, pas seulement des droits. Lorsque je réclame mes droits, je dois également respecter mon employeuse, préserver ses biens et accomplir mon travail avec honnêteté. La confiance doit être réciproque.
Je me souviens d’une situation qui m’a beaucoup marquée. Je travaillais chez une dame et j’ai trouvé une somme d’argent très importante, environ dix mille dirhams. À cette époque, je traversais une période extrêmement difficile, et les mauvaises pensées me traversaient l’esprit. Le diable me soufflait de garder cet argent, car j’en avais énormément besoin.
Mais Dieu merci, ma foi et ma confiance en Dieu et en moi-même ont été plus fortes. J’ai appelé cette dame pour l’informer. Elle a été très surprise et m’a expliqué que cet argent appartenait à sa mère malade, et que si elle l’avait perdu, cela aurait provoqué un grand problème dans sa famille, car elle était la seule personne qui s’occupait d’elle et lui apportait à manger.
Elle m’a dit : « Tu m’as sauvée d’un énorme problème. » Quant à moi, j’étais simplement convaincue que l’honnêteté est plus importante que tout, et que l’argent gagné de manière injuste ne dure jamais.
À ce moment-là, certaines personnes se demandaient pourquoi j’avais rendu l’argent. Mais par la suite, les gens ont commencé à davantage me respecter et à me valoriser, parce qu’ils ont compris que j’étais une personne honnête. Depuis ce jour, chaque fois que je participe à une nouvelle formation ou que je commence un nouveau travail, les gens me disent : « Que Dieu te bénisse, tu nous as rendus fiers et tu as donné une image honorable des travailleuses domestiques. »
C’est à ce moment-là que j’ai compris que le respect et la confiance des gens valent beaucoup plus que n’importe quelle somme d’argent, et que c’est l’honnêteté qui donne à une personne sa véritable valeur.
Cette histoire me ramène à une question essentielle : que signifie pour vous la dignité dans votre travail de travailleuse domestique ?
Pour moi, la dignité signifie travailler avec respect et être traitée comme un être humain avant tout. La première chose qu’un employeur doit offrir à une travailleuse, c’est le respect, et non le mépris. Malheureusement, certaines personnes regardent encore les travailleuses domestiques avec dédain.
La première chose qui me fait sentir que ma dignité est respectée, c’est la manière dont on me traite dès le départ. Parfois, j’arrive dans une maison et je vois la maîtresse de maison préparer le déjeuner pour tout le monde et nous inviter à manger ensemble, mais malgré cela, on sent parfois une différence dans la manière d’être traitée. En revanche, lorsqu’on vous sert à manger seule, d’une manière différente, vous avez l’impression qu’on ne souhaite pas vraiment que vous partagiez le repas avec eux, ou qu’on vous considère comme quelqu’un d’extérieur à la famille, alors que vous êtes un être humain comme eux.
Mais pour ma part, je ne considère pas que ma dignité ou ma valeur soient inférieures à celles des autres. Au contraire, je ressens le respect lorsque la relation est respectueuse dès le premier appel téléphonique. Parfois, rien qu’à la façon dont l’employeuse me parle au téléphone, je sens si elle me respecte et me considère ou non. Et lorsque j’entre dans la maison, je le remarque également à travers sa manière de me traiter.
Je me sens valorisée lorsqu’on me traite comme une travailleuse domestique respectable, et non comme quelqu’un qu’on a simplement fait venir pour lui donner des ordres sans considération pour son humanité. Quand on m’écoute, qu’on respecte mon avis et qu’il y a du dialogue et de la compréhension entre nous, alors je sens réellement que je travaille dans la dignité.
Honnêtement, même après avoir créé une coopérative, je ne savais rien de la loi 19-12. Et ici, je tiens à dire avec sincérité que je remercie Dieu, puis je vous remercie, à travers le projet « Karamati », parce que c’est ce projet qui a permis à beaucoup de femmes, moi y compris, de découvrir cette loi et de connaître les droits des travailleuses domestiques. Bien que j’aie créé la coopérative à la fin de l’année 2021, je ne savais absolument pas que la loi 19-12 parlait des droits des travailleuses domestiques et les protégeait.
Et maintenant que vous connaissez cette loi, pensez-vous qu’elle soit réellement appliquée sur le terrain ?
Non, malheureusement, elle n’est pas appliquée comme elle devrait l’être.
De quoi les travailleuses domestiques ont-elles besoin aujourd’hui ?
La loi existe, mais ce dont nous avons besoin, c’est qu’elle soit connue de tous. Le gouvernement, le Parlement et toutes les institutions concernées doivent informer les citoyens de l’existence de cette loi.
Beaucoup de gens ignorent même qu’il existe une loi appelée 19-12 qui protège les travailleuses domestiques. Parfois, lorsqu’une travailleuse demande à être déclarée ou réclame le respect de ses droits, l’employeuse est surprise et lui demande : « Vous avez vraiment une loi qui vous protège ? » Comme si les travailleuses domestiques étaient une catégorie oubliée et non reconnue dans la société.
Quant à moi, en tant que, présidente de coopérative et travailleuse domestique fière de son métier, je dis clairement que la loi 19-12 doit être appliquée, mais qu’elle nécessite aussi des amendements.
Il n’est pas acceptable qu’une travailleuse domestique reçoive un salaire très inférieur au salaire minimum. Même si l’on calcule le salaire selon le pourcentage actuel, il ne dépasse parfois pas 1500 ou 1600 dirhams par mois. Et cette somme est loin d’être suffisante pour une femme qui fait vivre une famille et travaille toute la journée, surtout avec la hausse du coût de la vie et l’augmentation des prix.
Certes, il existe des discussions autour de la déclaration à la sécurité sociale et de certains droits, mais la réalité quotidienne des travailleuses domestiques est bien plus difficile que cela. C’est pourquoi nous considérons que cette loi est une étape importante et positive, mais qu’elle a besoin de véritables améliorations et réformes afin de garantir aux travailleuses une vie digne et un salaire juste.
Il faut également que tout le monde sache qu’il existe une loi qui protège les travailleuses domestiques : la loi 19-12.
