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Origine… quand tu nous tiens!

Aujourd’hui, plus de 200 millions de personnes vivent en dehors de leur terre natale. Elles emportent avec elles leur histoire, leurs espoirs mais aussi leur réseau et leurs connaissances culturelles. Les diasporas constituent un vivier de ressources et d’initiatives en tout genre…

Diaspora. Le terme vient de la botanique   et signifie “dispersion des graines”. Aujourd’hui, il est utilisé pour désigner une communauté de migrants (et leur descendance) qui continue à entretenir des liens actifs avec son pays d’origine.

Trois fois plus. Les montants transférés par les migrants vers leur famille restée au pays représentent trois fois plus d’argent que l’aide internationale. Voilà un signe qui ne trompe pas… La diaspora entretient un lien particulier avec les personnes et les territoires qu’elle a quittés. Mais quel rôle peut-elle jouer dans les projets et les politiques de développement? De toute évidence, les possibilités et les avis se multiplient autour de cette interrogation. Et puis, c’est quoi la diaspora? Abdou Rahime Diallo, chef de projet à l’African Diaspora Policy Centre, nous en dessine les contours. «La diaspora est un corps social très complexe. Contrairement aux idées reçues, tous les ressortissants d’un pays ne sont pas spécialement connectés entre eux. À Paris par exemple, c’est un vé­ritable challenge de mobiliser les gens. À Bruxelles, il y a des communautés actives mais elles ne représentent qu’une fraction des migrants. Pour toute une série de raisons, beaucoup de migrants ne sont pas impliqués dans des groupements ou des associations qui participent au développement de leur pays d’origine.»

Global issues

Pourtant, la diaspora pourrait apporter une réelle plus-value. «Je les considère comme des bâtisseurs de ponts. Ils connaissent la culture, l’histoire, les normes sociales et les stakeholders de leur pays d’origine. En même temps, ils savent comment fonctionne leur pays d’accueil, comprennent les manières de faire et de penser. Ce sont des facilitateurs de la collaboration. Malheureusement, il y a encore beaucoup d’organisations exclusivement ‘blanches’. Pourquoi ne pas profiter des compétences interculturelles de la diaspora? Si vous travaillez sur des problématiques globales, il est sou­haitable de constituer des équipes multiculturelles. Dans certaines associations c’est déjà le cas, mais ce n’est qu’un timide début.» Cette analyse est partagée par Solome Lemma, co-fondatrice de l’association Africans in the diaspora (AiD). «Il y a trois ans, je participais à une conférence organisée pour les fondations qui mènent des projets en Afrique. J’étais une des seules Africaines dans ce monde du développement et de la philanthropie. En discutant avec une confrère, Zanele Sibanda, nous avons remarqué que nous partagions le même constat: il y a moyen de faire les choses autrement.»

Une autre vision

«Les représentations et les discussions autour de l’Afrique se focalisent souvent sur les difficultés socio-économiques et politiques. Et l’aide se construit sur ces manques. Mais nous savons que nos histoires riches et complexes racontent aussi autre chose. Des Africains travaillent d’arrache-pied pour le changement, en créant, en innovant et en construisant un futur meilleur. Mais leur potentiel ne peut pas s’exprimer complètement par manque de ressources financières ou techniques. C’est là que nous pouvons intervenir. Chaque année, la diaspora africaine envoie 40 milliards de dollars vers le continent. Elle constitue un capital financier, intellectuel et humain incroyable. Nous pouvons permettre aux Africains de reprendre en main leur développement et nous profiler comme un partenaire essentiel dans la coopération.»

Un nouveau paradigme?

La diaspora a longtemps été un interlocuteur oublié par le monde de la coopération. Pour Ulf Johansson Dahre, docteur en anthropologie sociale à l’université de Lund en Suède, cela s’explique assez facilement. «D’un côté, beaucoup de gens en Europe continuent de considérer les migrants comme un problème plutôt que de s’interroger sur l’impact positif et négatif que ces migrations ont sur les pays d’origine et d’accueil. À l’heure de la globalisation, il faut avant tout chercher à comprendre ces phénomènes au lieu de les cantonner à des débats d’opinions politiques. D’un autre côté, le monde de la coopération a dû essuyer beaucoup de critiques ces dernières années. Les politiques de macrodéveloppement sont loin d’apporter les changements annoncés, tandis que le fonctionnement même des ONG occidentales est remis en question. Beaucoup se demandent quel pourcentage de leur don est effectivement utilisé sur le terrain. Ou quelle est l’efficacité des actions entreprises.» La diaspora s’est donc engagée dans une autre voie. «Ils ont des contacts sur place et voient directement des opportunités de soutien. Soit ils envoient de l’argent à la famille, soit ils créent de petites organisations pour soutenir des initiatives locales sur une thématique particulière. L’approche est beaucoup plus individuelle et s’inscrit dans le développement local. Parallèlement, beaucoup de groupes s’investissent dans des actions de sensibilisation. Ils contactent les médias, ouvrent des forums de discussion, organisent des conférences… Par exemple la diaspora somalienne est très active dans la pacification et l’unification du pays. Elle fait du lobby au pays, dans les pays frontaliers, aux États-Unis, en Europe… Elle participe à l’espoir qui renaît en Somalie.»

Des atouts, mais…

En Belgique, l’ONG FONCABA (Formation de cadres africains) a placé à sa tête Marie-Bernadette Zubatse. Originaire du Burundi, elle occupe depuis plus de 7 ans le poste de directrice. «Quand j’ai été nommée, un administrateur m’a dit que c’était la première fois qu’une femme d’origine africaine occupait un tel poste au sein d’une ONG en Belgique. Cela m’a surpris dans la mesure où, par conviction, je vois avant tout le côté humain des personnes que je rencontre et non pas la couleur de leur peau. Mais je dois avouer que parfois la fibre africaine facilite mon travail sur le terrain. Je comprends facilement certaines situations sans qu’on me les expliquent. C’est très apprécié par des partenaires qui n’aiment pas toujours être bombardés de questions. Le climat de confiance s’installe rapidement et on gagne du temps. Cela facilite aussi l’échange des idées.» L’appartenance culturelle et la connaissance des contextes des deux côtés du globe sont des atouts indéniables de la diaspora. Chaque organisation ne peut donc que grandir en composant une équipe aux origines diverses. Mais comme le rappelle Marie-Bernadette Zubatse, la posture reste in fine déterminante. «Vous savez, j’ai constaté que la population locale apprécie beaucoup ses filles et fils de la diaspora qui travaillent humblement dans leur pays d’origine, sans se prendre pour des gens importants. Pourquoi? Les gens sur place n’aiment pas ceux et celles qui veulent se considérer comme des coopérants, imposant leur savoir sans prendre en compte leurs avis. Si vous êtes à l’écoute, si vous êtes ouvert dans votre approche et dans vos comportements, si vous êtes prêts à apprendre de l’autre, alors la coopération est possible, que vous soyez de la diaspora ou pas.»

Un regard sur la diaspora…

«Mon histoire est celle d’un jeune homme qui a atterri dans ce pays froid, qui a dû apprendre à maîtriser la langue, s’habituer à parler de la météo et s’accoutumer à une culture très individualiste. J’y suis parvenu car j’étais convaincu d’une chose: c’est ici que je réussirai. Ce n’était pas un optimisme béat. Comme les autres, je savais que ce serait dur. Mais je savais aussi d’où je venais : d’une région en guerre, le Libéria, des griffes de la pauvreté, d’un endroit où je ne pouvais pas être celui que je voulais devenir. Une des spécificités de la vie en diaspora est de voir comment les différences entre deux groupes du pays d’origine, parfois, s’évanouissent. Notre vision du monde s’élargit. Ce n’est pas pour rien que l’on cherche à se retrouver, pour se souvenir de qui nous sommes. Mais le passé nous poursuit. On essaie de vivre avec ce passé: en soutenant des projets dans notre pays d’origine, en construisant des écoles, en organisant des conférences sur le thème du développement ou sur la question de la paix. Cela nous permet de partager nos perceptions de l’avenir de ces pays. Il nous faut trouver un équilibre entre un passé cruel et un futur ensoleillé. C’est à la fois une chance et une malédiction. C’est cela qui nous rend unique.»

Ce texte écrit par Vamba Sherif introduit le recueil Drivers of Change. Personnal and inspiring testimonials from the African Diaspora.

Nous sommes prêts!

Daniel Koffi Eklou est arrivé en Belgique en 1999 et est originaire du Togo. Il est bénévole chez Convivial, une asbl qui aide les demandeurs d’asile à leur arrivée en Belgique.

«Soixante pourcents des gens qui travaillent ici ont eux-mêmes été réfugiés. Ils comprennent d’autant mieux la situation des personnes qui bénéficient de nos services. Et la confiance mutuelle s’installe très vite. Si je fais le parallèle avec la coopération au développement, je crois que la diaspora est prête à jouer ce même rôle de facilitateur. Surtout qu’au vu du passé entre l’Europe et l’Afrique, beaucoup de gens commencent à douter de l’aide au développement. Même les associations qui n’ont que de bonnes intentions peinent à se faire réellement accepter. Leur sincérité est souvent remise en question. On peut aider à changer les mentalités et relancer une relation positive entre les Africains et les Européens. Il y a d’énormes talents dans la diaspora qui ont envie de s’investir. Le problème, c’est qu’ils perdent beaucoup d’énergie dans d’autres combats. Des gens hautement qualifiés et avec beaucoup d’expé­rience ne sont pas reconnus comme tel ici. Accordez-nous cette reconnaissance !»

“Pourquoi ne pas profiter des compétences interculturelles de la diaspora?”

La dimension politique

MB_ZubatseFlorida MukeshimanaNgulinzira est arrivée en Belgique en 1994 en provenance du Rwanda. Elle travaille à l’asbl Ateliers du Soleil et est co-responsable de l’association Ubutwali-Courage qui soutient des projets de proximité pour femmes, veuves et orphelins au Rwanda.

«De façon générale, quand on est réfugié politique (et j’en rencontre de divers horizons dans le cadre de mon travail), c’est difficile de dire si on appartient à la diaspora ou pas. Bien sûr, le lien intérieur avec sa patrie ne se casse pas et on pense toujours à son pays. On veut agir pour que les choses changent. Mais est-on toujours accepté dans son pays d’origine? Si on veut s’investir mais qu’on ne peut pas rentrer sur le territoire, ce n’est pas évident. Quand on parle du rôle que la diaspora peut jouer dans la coopération au développement, je me questionne avant tout sur le concept de coopération. Si on parle de l’agenda politique qui se cache derrière des projets superficiels, je ne crois pas que la diaspora veuille s’investir là-dedans. Si on parle des ONG et des associations qui partent de la base, vont sur le terrain, discutent avec les locaux et tissent des relations, alors la diaspora peut contribuer à donner ce visage humain à la coopération. Je pense que les projets auraient un plus grand impact si les organisations de développement établissaient plus de lien avec la diaspora. Mais, est-ce que c’est faisable?»

Apport dans l’analyse

Emmanuel Twagilimana est arrivé en Belgique dans les années 70 en provenance du Rwanda. Il est président de DRBRugari, le comité de la Diaspora Rwandaise de Belgique.

«Le comité a été créé à la demande du pouvoir en place au Rwanda. Nous sommes les plus grands bailleurs de fonds du pays et ça ne passe pas inaperçu. Une nouvelle direction géné­rale dédiée à la diaspora a été créée au ministère des Affaires étrangères. On essaie de travailler en bonne intelligence avec le pouvoir en place. Mais vu la situation actuelle, ce n’est pas toujours évident. On amène un regard critique et ça ne passe pas toujours. En Belgique par contre, on n’est pas vraiment sollicité. Depuis la création de l’organisation, je n’ai été contacté que par l’OIM, l’organisation internationale pour les migrations. Pourtant je pense qu’on pourrait vraiment apporter un plus dans l’analyse de la situation sur place et donner notre point de vue aux ONG quand elles préparent un dossier sur le Rwanda. Le potentiel de la diaspora est énorme et l’intérêt est endogène. Tu ne dois pas apprendre pour avoir cette envie, c’est dans les tripes.»