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En lumière. Paire de lunettes, rôles et impasses
En lumière

Paire de lunettes, rôles et impasses

Philippe De Leener 3

Koenraad Stroeken, professeur d’anthropologie au département des Langues et des Cultures africaines de l’université de Gand, nous fait part d’une réflexion intéressante sur le regard que les partenaires du Nord et du Sud posent les uns sur les autres et sur la manière dont le préjugé s’installe ainsi dès le début de la relation.

Dans un partenariat Nord-Sud, tout ce qui peut mal tourner en cours de route se trouve déjà présent dès les origines du partenariat comme, par exemple, l’attribution et l’acceptation des rôles. Les deux partis – le coopérant comme le partenaire locale – endossent une certaine responsabilité à cet égard. Lorsqu’un néophyte débarque sur le terrain, il est souvent perçu comme doté d’un capital technique précieux, mais dénué de toute notion et de tout intérêt pour les codes sociaux en vigueur. Bien souvent, ce présupposé ne résiste pas à la réalité, mais de nombreux coopérants acceptent malgré tout ce rôle d’expert technique. Ils peuvent toutefois forcer les gens à changer de regard en leur envoyant des signaux démontrant que leur présence peut être plus enrichissante.

À l’inverse, le coopérant considère souvent les populations locales uniquement pour l’intérêt qu’elles repésentent pour ses projets. Il passe ainsi à côté de nombreuses capacités et connaissances locales. Cette perspective univoque fait en sorte que les gens se comportent en fonction du rôle qu’on leur a assigné. C’est ainsi que de nombreux groupes locaux se comportent comme des enfants ignorants en présence des coopérants (experts) quand il est question d’enjeux sanitaires ou de comportements sexuels. Ils se conforment ainsi au rôle qu’on leur a attribué et renforcent l’autre dans son rôle d’expert. Mais lorsque vous vous entretenez avec eux dans un contexte informel et que vous les questionnez sur ces sujets, ils font preuve de bien plus de connaissances que ce qu’ils ne montrent dans des contextes formalisés.

La coopération au développement envisage les contextes sous des angles thématiques. Et ce sont alors toutes les interactions sociales qui se trouvent thématisées, conditionnées par rapport à l’objectif de la mission du coopérant, par rapport à la raison d’être du partenariat qui s’est noué entre le Nord et le Sud, dans lequel les rôles ont été clairement définis. Ceux qui veulent toutefois développer des projets durables devront sortir du rôle d’expert dans lequel ils sont cantonnés. Les ingénieurs et les médecins devront également se comporter en anthropologues. Adopter d’emblée une attitude affable, parfois même passive, n’hypothèque pas la relation sur le long terme. Poser des questions et échanger des informations: ces sont des pratiques souvent négligées et sous-estimées, mais payantes pour ceux qui prennent le temps de leur accorder l’importance qu’elles méritent.

SYLVIE WALRAEVENS