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Mireille Rolande Critié. Créer et vivre la paix intérieure

Savoirs du Sud

Mireille Rolande Critié. Créer et vivre la paix intérieure

En Côte d’Ivoire et depuis peu au Tchad,  Mireille Rolande Critié, propose une voie originale pour la gestion des conflits, en l’axant sur deux valeurs centrales : la paix et le développement personnel.

Tout un cheminement

J’ai toujours eu un rêve, celui de défendre les enfants. Et comme j’aimais aussi le droit, j’ai décidé de concilier les deux. J’allais ainsi défendre les enfants en étant avocate. Mon diplôme en poche, j’ai commencé un stage dans une ONG, au cours duquel je me suis formée en gestion des conflits dans le cadre professionnel. Cette formation était passionnante car j’ai dé – couvert une science géniale, à la croisée de la psychologie, des règles de droit et de la sociologie. J’ai été aussi captivée par une chose : on ne parlait pas uniquement des règles de droit, mais des hommes dans leurs rapports avec les autres. J’ai vite fait le lien entre l’éducation des enfants à la paix et la gestion des conflits. Je crois fondamentalement que les enfants ne peuvent (et ne doivent) vivre que dans un environnement de paix au niveau familial, scolaire et social. Je me suis rendu compte que dé – fendre les enfants, c’était leur apprendre à construire leur monde de paix car l’enfant est l’adulte de demain. En éduquant l’enfant à la paix, je m’éduquais moi-même.

Mes valeurs

Pour beaucoup de personnes, la paix est l’absence de la guerre. Pour moi, elle est plutôt l’harmonie qui doit exister entre plusieurs personnes, fondée sur des notions telles que le respect et l’acceptation de l’autre. Ces valeurs, qui sous-tendent la paix, sont les conditions mêmes du vivre ensemble en société. La paix rejoint le développement personnel, qui, selon moi, est une démarche visant le plein épanouissement de la personne, la réalisation de soi et l’équilibre intérieur.

…et l’expérience en Côte d’Ivoire et au Tchad

Boy SoldiersDe 2006 à 2013 au Centre de recherche et d’action pour la paix, et depuis avril 2013 au sein de “Vie Saine” (mon ONG en Côte d’Ivoire), je me suis pleinement consacrée au travail d’éducation des enfants à la paix, au savoir-vivre et aux valeurs du vivre ensemble. Je me suis alors rendu compte que, progressivement, une autre dimension prenait corps chez ces enfants. Ce n’était pas nécessairement la dimension sociale à travers les relations qu’ils établissaient entre eux : une dimension personnelle ressortait. Par l’éducation à la paix et au vivre ensemble, on a retrouvé des enfants qui s’affirmaient, alors qu’ils étaient timides, avaient peur de l’autre ou étaient carrément renfermés. Ma courte expérience en novembre 2014 au Tchad dans le cadre d’une consultance m’a particulièrement marquée. J’y ai travaillé avec des enfants de l’école Notre Dame de la Paix de N’Djamena. Ce pays a vécu 30 ans de crise et ces enfants étaient psychologiquement marqués par la violence. J’ai été frappée par exemple par le fait que des enfants de 5 à 12 ans n’arrivaient pas à sourire. Or le sourire, c’est l’âme même d’un enfant. Au fil de l’évolution du travail sur l’éducation à la paix et au vivre ensemble à travers des jeux et d’autres activités, j’ai constaté une nette différence : ces enfants arrivaient à sourire naturellement. Les activités les rassemblaient et ils se racontaient leurs histoires. Dans une activité sur la gestion des conflits, je leur demandais de vivre des conflits, d’expliquer ceux qu’ils avaient vécu, d’exprimer leurs sentiments et comment ces conflits les avaient affectés. Grâce à ces activités, j’arrive à entrer dans leur vécu douloureux ou joyeux, en passant de l’éducation à la paix au développement personnel. J’arrive à débloquer quelque chose qui était bloqué. C’est là qu’intervient le développement personnel car lorsque des situations sont bloquées en nous, il est impossible de croître, de se développer personnellement et d’atteindre notre plein potentiel. C’est au regard de tout ceci que je dis qu’on ne peut pas faire la paix sans permettre aux gens d’atteindre leur plein potentiel et de se réaliser.

La partition de l’équipe

Si le travail que je fais aujourd’hui est le fruit d’un cheminement personnel, j’ai une équipe qui m’accompagne. Nous travaillons avec les hommes et particulièrement avec les enfants et sur des valeurs. Alors, il est indispensable que chacun s’y reconnaisse. L’équipe intègre, intériorise, vit ces différentes valeurs. Cette dynamique nous permet de véhiculer des valeurs qui portent les personnes vers qui nous allons. Aussi, nous organisons des séances après les activités, qui permettent de nous retrouver et d’identifier nos erreurs et de voir comment nous pouvons aller de l’avant.

“Donner un sens à sa vie”

Ant bridge unityC’est le nom d’un projet de formation que j’ai initié et qui est destiné aux jeunes. Il s’appuie sur ces différentes valeurs. Mené surtout en Côte d’Ivoire, il cible des jeunes qui sont en perte de repères. Aujourd’hui, cette jeunesse cherche désespérément à s’en sortir, à trouver les voies pour se réaliser. Cette formation prend en compte plusieurs aspects : ils sont amenés à faire un projet sur leur vie, pendant une ou plusieurs années. Comme dans un projet classique, il y a des objectifs généraux et d’autres qui sont plus spécifiques. Ceux-ci sont déterminés à la lumière de ce que sont ces jeunes, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils veulent. À une jeune fille qui déclare qu’elle veut être juriste, nous demandons ce qu’elle a déjà réalisé dans sa vie et nous l’accompagnons ensuite à travers la formation “Donner un sens à sa vie”. Les jeunes sont suivis pour voir comment ils évoluent. Mais dès le début, nous leur disons qu’ils ne doivent pas chercher un travail pour faire comme leurs parents ou juste pour gagner de l’argent. Avec ce travail, ils se mettent en chemin pour la réalisation d’eux-mêmes.

Une motivation constante

Je m’épanouis grâce à ce travail et je me rends compte que ceux vers qui je vais — c’est-à-dire les bénéficiaires — se réalisent eux-mêmes. C’est formidable de le voir et de le sentir. C’est une véritable motivation pour aller de l’avant car ces personnes arrivent à vivre ces valeurs. Cette année, je veux étendre le champ de mon action en faisant principalement des conférences pour en parler, pour échanger, pour faire davantage connaître la démarche de la formation. Je rencontre beaucoup de personnes qui veulent comprendre ce qu’elles sont, pourquoi elles sont là et qui veulent matérialiser beaucoup de choses, pour elles-mêmes, mais aussi pour les autres, et je pense que c’est possible.

Malgré tout…

L’éducation à la paix est un travail de fourmi, qui nécessite du temps et de la patience. Or, il faut reconnaître que le temps est une denrée rare aujourd’hui. La mobilité de certains enfants (déménagement familial ou voyages) fait qu’ils sont obligés d’arrêter le processus, alors qu’ils sont motivés. D’autres, quant à eux, se découragent en cours de route. Face à ces situations, nous continuons avec ceux qui restent en les motivant davantage, tout en accentuant le coaching de ceux qui sont démotivés. Bien qu’il soit passionnant, ce travail implique aussi que je ne trouve pas vraiment du temps pour moi-même. C’est pour cela que je prends des pauses pour me refaire en famille. Comme dans toute œuvre humaine, le projet a des hauts et des bas. Par exemple, lorsqu’il y a une rupture du financement, tout le monde pense qu’on doit arrêter tout le travail. Mais nous gardons une attitude zen, tout en cherchant des alternatives (fonds propres et privés et autres partenaires potentiellement intéressés). C’est lourd, mais c’est un sacerdoce et faire ce travail, c’est vivre soi-même. On ne peut pas parler de développement à l’échelle internationale si les gens n’ont pas une paix intérieure qui leur permettra de se développer eux-mêmes. Le développement humain commence par le développement personnel. La paix dans le monde commence par la paix en soi, le développement en soi. Et c’est pour cela qu’il faut davantage travailler sur les personnes.