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Lambert Dogo : Se réconcilier par la radio

Savoirs du Sud

Lambert Dogo : Se réconcilier par la radio

À Tchetti, un bourg de la ville de Savalou située au Bénin et où j’ai grandi,  deux communautés se côtoient: les Mahi et les Nago. Ces derniers, étaient les premiers occupants de la région avant que les Mahi ne viennent s’installer à Savalou, chassant les Nago par la force. Cette rivalité, entretenue au fil des années, empêchait ces communautés de véritablement s’ouvrir l’une à l’autre.

“Nous avons tout en commun”

DOGO_1Ce n’est pas seulement l’histoire qui nous rapproche. J’ai démontré que nous étions liés par nos deux noms, mais aussi sur les plans culturel, économique et politique. En Afrique, le nom est significatif. Il n’est pas banal, ni le fruit du hasard. À titre d’exemple, la lettre A est celle que nos deux noms ont en commun. Culturellement, dans les couvents où sont pratiquées nos religions endogènes, c’est le Fon — la langue des Mahi — qui est parlée par les Nago, tandis que c’est la langue de ces derniers qui est utilisée dans les couvents des Mahi. Tchetti est le grenier de la région , tandis que Savalou en est le centre commercial. Administrativement, les deux communautés dépendent de la commune de Savalou. Ce sont ces différentes piqûres de rappel qui m’ont permis de faire comprendre aux uns et aux autres que les deux communautés resteraient premières même si elles étaient amenées à s’unir. À un moment, il était aussi important pour moi de mettre au service de ma communauté la formation que j’ai reçue par le biais de mes études supérieures en journalisme et en communication. C’était un autre moyen de frayer un chemin, de creuser une lame de fond dans ce mur qui nous séparait. Avec d’autres jeunes comme moi, nous avons dès lors décidé de créer la radio communautaire de Tchetti. Comme je m’y attendais, les résistances ont été nombreuses.

Détermination et dialogue comme dualisme

Pour le projet de la radio communautaire de Tchetti, la détermination a été au centre de tout. Mais j’y ai aussi ajouté le dialogue. Toutes les localités de la région avaient un représentant au sein du comité de suivi. Ces représentants étaient des leaders locaux. C’étaient, par exemple, des présidents d’associations de développement de telle ou telle autre contrée, ou bien des représentants de différentes couches sociales, des notables locaux, mais aussi des personnes représentants des associations de jeunes ou de femmes. J’ai pu convaincre ces leaders locaux par le dialogue. C’est donc naturellement qu’ils sont allés faire de la sensibilisation à la radio dans chacune de leurs localités. Cela m’a permis d’aller facilement dans celles qui étaient hostiles. C’est grâce à eux que nous avons réussi la mobilisation sociale et financière pour l’installation de la radio. Ces deux conditions ont bien sûr été déterminantes pour le démarrage des émissions, et elles le sont toujours pour sa gestion quotidienne. C’est ainsi que les difficultés ont été surmontées. Mais il ne fallait pas s’arrêter là.

Le Club des amis de la radio (Car)

Club_Amis_Radio_3L’innovation est ce qui empêche la monotonie : en donnant du nouveau, on suscite la réflexion, l’analyse et la capacité de changer de regard sur le connu. C’est d’ailleurs pour cela que le Club des amis de la radio (Car) est une innovation à la radio. Il s’attache à faire vivre la radio parce qu’elle est une radio communautaire. À côté du Car, il y a aussi les fans clubs des émissions et le Conseil d’administration (CA). Toutes les communautés sont représentées dans chacune de ces structures, ainsi que dans le personnel permanent de la radio. Aujourd’hui, le directeur de la radio et le président du Car sont des Mahi, alors que moi, qui préside le CA, je suis un Nago. Et la radio est implantée à Tchetti, où les Nago sont majoritaires. Le Car est un savant dosage des parcours des uns et des autres. Cette initiative a fait tache d’huile ailleurs dans cette région où la radio couvre trois communes et est même captée au Togo voisin. Outre la section de Tchétti, il y a entre autres celle d’Agouna, dans la commune de Djidja, et celle de N’djafè, au Togo.

La valeur humaine

Lorsque la radio a démarré, je présentais tous les samedis de 8h à 9h, une émission intitulée : «Osons dire, osons corriger». Elle était un canal où les auditeurs pouvaient se prononcer sur la gestion de la commune, des arrondissements, des villages, mais aussi sur celle de la radio. J’avais donné à l’un des auditeurs les plus assidus à cette époque le surnom de “génie de la frontière”. Steve, bien qu’il soit un illettré, faisait des interventions qui m’époustouflaient car il émettait de très belles idées. Je l’ai rencontré et je lui ai demandé de se joindre à moi à la radio. Aujourd’hui, il représente le Car dans le CA. Bien qu’il ne soit pas un intellectuel, il incarne un leadership qui le surprend lui-même car il était très complexé avant de commencer à s’impliquer dans la radio. Clément, l’actuel président du Car, est un cultivateur qui ne pensait pas être en mesure de jouer un tel rôle. Avec lui, Steve et les autres, je promeus la délégation et la responsabilisation des acteurs, tout en identifiant au préalable les capacités de chacun. C’est ainsi que je valorise chaque membre. J’ai également tenu à ne pas confier uniquement la gestion du projet à des intellectuels, car ceux qui le portent quotidiennement ne le sont pas et ils m’expriment la hantise de voir les intellectuels s’arroger à eux seuls les retombées de leurs efforts pour la radio. Les intellectuels sont à l’arrière-garde, car je suis conscient que personne parmi eux n’acceptera de consacrer autant de temps à la radio comme le font bénévolement les autres, comme Clément et Steve. Du paysan à la ménagère, en passant par le chanteur traditionnel ou l’étudiant, chacun a su trouver sa place dans le projet en acceptant de cotiser régulièrement pour lui.

Garder le cap!

Si la détermination, l’innovation et le dialogue sont des valeurs que mon équipe a intégrées dans son travail quotidien, les écueils ne manquent pas. Mais il faut garder le cap. C’est pourquoi, je lui laisse le temps de régler certaines difficultés. J’écoute beaucoup, attentivement et très activement. Je reprécise les objectifs, décris le chemin déjà parcouru, les résultats obtenus, la valeur de ce que nous faisons et l’idéal de marquer positivement notre époque. Sans leur présence, je ne peux rien. C’est pourquoi tous les sujets sont soumis à un échange, de sorte que chacun apporte son point de vue. Cela enrichit nos débats et diversifie les solutions. Personnellement, cela me permet de trouver la bonne astuce pour remotiver le groupe, pour comprendre les uns et les autres et, surtout, pour avancer. «Le combat ne saurait s’arrêter, en tout cas pas en si bon chemin». C’est la parade que j’ai trouvée pour aller au-delà des ragots et de la médisance, lorsqu’on me taxe de marginalisation, de régionalisme, d’exclusion, de négligence, de manque de considération. Chaque destination est un nouveau départ. Tant que la radio existera, nous devrons sans cesse redéfinir de nouveaux objectifs en vue de perpétuer le projet, qui fait de la quête d’un mieux-être un objectif à la fois personnel et collectif.

Le projet

La première émission de la radio communautaire FM Orè-Ofè de Tchetti a été diffusée en juillet 1999 à l’initiative de Lambert Dogo. Quelques années plus tard, en septembre 2005, le Club des amis de la radio (Car) a été lancé. La radio, installée à Savalou, unit deux communautés locales rivalisantes. Elle couvre la ville de Savalou ainsi que sa région.