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Portrait

Eva Ravaloriaka : Inarrêtable !

 

Inarrêtable !

Si vous croisez une maire à moto sur les routes de Madagascar, il y a fort à parier qu’elle s’appelle Eva Ravaloriaka. Elle mène, avec beaucoup d’énergie, un combat pour l’égalité des chances et pour une plus grande reconnaissance des femmes.

FAMILLE MONOPARENTALE malgache« Je veux transmettre des messages. » C’est la première phrase qui vient à l’esprit d’Eva Ravaloriaka quand elle nous parle de son quotidien. Et force est de constater que le courant passe bien avec ses concitoyens. Élue maire d’une commune située à 45 km d’Antananarivo, elle a su convaincre même les plus sceptiques. « Mon premier message est qu’il faut placer les femmes à leur vraie place. Elles représentent plus de la moitié de la population mais leur rôle ne dépasse pas le cadre familial et leur pouvoir de décision est souvent plus que limité, bridé par les hommes. Pour vous donner un exemple, il n’y a que 60 femmes maires sur les 1550 communes du pays. Tout le monde a le droit de se présenter aux élections, mais, bien souvent, les femmes n’osent même pas poser leur candidature. »

Deux ailes

Il faut dire que l’égalité des genres est encore un rêve lointain sur l’île malgache. « Dès l’enfance, je me suis rendue compte que quelque chose ne tournait pas rond. Par exemple, le mariage traditionnel se négocie entre parents et la famille de la future épouse mariera sa fille à celui qui offrira le plus de bœufs ! Cette alliance se fait sans aucun engagement formel de l’homme qui peut partir quand bon lui semble. Sans parler des problèmes de filiation que cela engendre et de la répartition très injuste des héritages. Pire encore, dans le Sud-Est, les femmes n’ont pas le droit de prendre la parole publiquement. La situation est grave, donc il faut agir ! » Et quand Eva décide d’agir, elle s’investit pleinement dans sa mission.

À force de travail, de créativité et d’envie contagieuse, elle est parvenue à mettre en place de nombreuses initiatives. « Dans la commune, on trouve aujourd’hui un centre de planning familial, un centre de vaccination, des cours d’alphabétisation et je donne également des formations. J’essaie d’inviter autant d’hommes que de femmes pour que tout le monde reçoive l’information. Je leur dis “Dieu nous a donné deux mains, deux bras et deux pieds. Que feriez-vous si vous n’en aviez qu’un ? Un oiseau ne pourrait tout de même pas voler avec une aile !” Trouver des comparaisons simples est le chemin le plus court pour convaincre. Et même si les sujets abordés sont très sérieux, il faut arriver à les rendre légers. Les cours magistraux n’attirent pas les foules. Par contre des jeux, des blagues, des histoires ou des animations permettent d’ouvrir des portes. Les gens le voient alors comme une distraction et plus comme une corvée. Souvent les gens me demandent de revenir dès que j’en ai le temps. »

Paix familiale

La complémentarité dans le foyer n’est que la première étape. Car la maire voit les choses en grand. « Il faut avant tout trouver la paix à la maison. Ce n’est que quand une bonne compréhension est établie au sein du couple que les parents ou les époux peuvent commencer non seulement à accomplir leurs tâches au quotidien mais aussi à s’épanouir et à participer au développement de la communauté, puis de la société et in fine de la nation. »

« À Madagascar, l’idéal de développement est résumé dans le concept de Fihavanana. Il est empreint de respect, de tolérance, de solidarité et d’écoute. Il est un des principes de base de la société malgache même si les gens oublient parfois de le mettre en pratique. Pour faire comprendre à l’autre qu’il n’est pas sur le bon chemin, il faut évidemment respecter ce principe. On doit laisser la parole à l’autre sans le juger tout de suite. Il faut user de souplesse mais aussi être capable de prendre des décisions fermes. C’est un mélange de rigueur et d’habileté. »

À contre-courant

Avec une énergie débordante, Eva Ravaloriaka imprime petit à petit sa vision dans les esprits. Et sur le terrain, l’évolution est tangible. « J’ai démontré, même aux plus méfiants, qu’une femme pouvait diriger. Aujourd’hui, la commune est synonyme d’emploi et de progrès. Tout le monde est payé à temps et on recrute autant d’hommes que de femmes (qui reçoivent les mêmes salaires). On a construit des routes, des écoles et des escaliers à flanc de montagne. Et quand on ne peut pas compter sur l’aide de l’Etat pour un projet, on cherche les solutions localement. Dans un quartier il y a beaucoup de pierres. Dans un autre, c’est du sable ou du bois qu’on trouve. L’un est prêt à participer à la construction. Un autre est menuisier. Et celui qui n’a pas de compétences particulières est volontaire pour porter de l’eau. C’est comme chez les fourmis ; chacun apporte un petit quelque chose. »

Pour en arriver là, un des grands obstacles fut de faire évoluer les mentalités. Par des ateliers de sensibilisation, mais aussi par l’exemple, Eva est un véritable moteur de changement. « À la mairie, je prends la moto pour pouvoir effectuer plus de déplacements en une journée. Au départ, ça en a choqué plus d’un. Une femme à moto, c’est trop risqué… C’est même révolutionnaire ! Mais à force d’expliquer que cette vision est dépassée, les gens s’habituent. Aujourd’hui il y a des femmes qui pilotent des avions ou qui sont présidentes de la République… Souvent je pars de la pratique pour aller de l’avant. Il vaut mieux agir en même temps qu’on fait la théorie. Pas de parole sans action. C’est ça la clé du développement : réussir à allier la théorie et la pratique. »

Les défis sont encore nombreux à Manjakandriana. Mais la confiance règne. « S’il y a vraiment une collaboration, une solidarité, alors on peut avancer. Ça commence dans la famille et puis on peut voir plus haut. L’union fait la force, cela veut aussi dire qu’il n’y a pas de place pour les discriminations, qu’elles soient basées sur le sexe, la religion, la richesse ou le statut. Il faut s’y mettre tous ensemble pour arriver à un résultat. Si tu travailles seul dans une rivière pleine de caïmans, tu seras vite attrapé. Par contre, si on est ensemble, ce sont les caïmans qui auront peur. »

Renaud Deworst

Eva Ravaloriaka

Eva Ravaloriaka

C’est ça la clé du développement :
réussir à allier la théorie et la pratique.

Mariage groupé

Pour sortir des pièges du mariage traditionnel, Eva Ravaloriaka marie civilement des couples de tout âge. En prémisses à ce grand jour, elle donne des formations en droit civique et en responsabilité parentale aux heureux couples, souvent déjà unis traditionnellement. Vu l’affluence, la maire a eu l’idée d’organiser des mariages collectifs, une première dans son pays. Une cinquantaine de Monsieur et de Madame se partagent un grand gâteau lors d’une cérémonie touchante, en toute simplicité.

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Témoignage

Madame Soalalaina, secrétaire-comptable de la commune

« Cela fait maintenant trois ans que je travaille pour la commune et je peux vous dire que Madame Eva ne perd pas son temps ! Elle agit dans tous les domaines : droits des femmes, conditions de vie des paysans, corruption, violence, problèmes fonciers ou encore questions de mobilité ou de patrimoine. Elle se démène pour trouver des solutions. Elle trouve des subventions, elle se met en lien avec les différents ministères, entre en contact avec des ONG… Elle participe grandement au développement de la commune. En fin d’année, il y aura de nouvelles élections communales. J’espère qu’elle sera réélue pour pouvoir continuer son travail en faveur de l’ensemble de la population, les femmes comme les hommes ! »

Bio

1962

Naissance à Madagascar

1989

Termine des études en agronomie

1992

Travaille dans un laboratoire de recherche et est prof d’université

2007

Est élue maire de la commune de Manjakandriana

2008

Manjakandriana termine troisième au classement des meilleures communes

2009

Remporte le prix Gender links