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Brauman/Kouchner : deux visions de l’action humanitaire

L’action humanitaire se doit-elle d’être neutre ou doit-elle être la transcription sur le terrain d’un idéal politique à diffuser partout ? Vaste débat, qui oppose depuis longtemps les deux figures emblématiques de Médecins Sans Frontières. Bernard Kouchner a clairement opté pour la seconde solution, en se positionnant comme homme d’État. Il milite pour un idéal romantique, d’un État responsable, volant au secours des victimes. C’est dans cet esprit qu’il a fondé Médecins du Monde, né d’une scission d’avec Médecins Sans Frontières, et qu’il s’est fait le défenseur du droit d’ingérence humanitaire.

Rony Brauman, président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, s’est engagé pour la première conception de l’action humanitaire. Il est porteur d’un idéal moral, celui d’un humanitaire aux mains blanches.

L’opposition des deux hommes a éclaté au grand jour lors de la crise somalienne de 1992. Dans une vidéo, ils défendent leurs idées.

 

Bernard Kouchner, l’humanitaire dénonciateur

Bernard Kouchner s’explique d’emblée : « J’ai voulu que nous dépassions tous ensemble le concept de la charité qui, souvent, même si elle est utile et indispensable, peut ressembler à la complicité ». Et d’évoquer le souvenir de la Croix-Rouge Internationale qui n’a pas dénoncé le camp de concentration de Theresienstadt aux portes desquelles elle était active. « L’ingérence, défend-il, c’est pour sauver les populations. »

Lors de la crise somalienne de 1992, Kouchner est Ministre de la santé et de l’action humanitaire. Il fait ouvrir un pont aérien pour acheminer l’aide alimentaire dans un foyer de réfugiés. Face aux caméras, on le voit révolté. Il lance un cri du cœur, destiné à réveiller les consciences : « Il faut que nous soyons des hommes. Cela veut dire que nous avons le monde en charge, et pas seulement les Nations unies, et pas seulement les ONG. Il y a aussi ceux qui ne font rien, ceux qui sont riches, ceux qui crèvent de richesses, partout. Et puis, il y a ces gens-là… Si ces riches veulent se regarder dans le miroir et construire un monde meilleur pour leurs enfants, ils n’ont qu’à venir ici. Il y a du boulot. »

Rony Brauman, l’humanitaire neutre

Pendant ce temps, Rony Brauman est sur le terrain depuis un an, avec Médecins Sans Frontières. Il s’insurge contre les forces armées qui débarquent en grands sauveurs en Somalie : « Nous avons été quelques-uns, MSF, le CICR, pour ne citer que les principaux, à demander qu’une opération d’aide alimentaire de grande envergure soit déployée dans le centre du pays, qui était vraiment le lieu où se déroulait cette famine. Et sans contrôle. Il s’agissait de mobiliser des denrées qui avaient une très faible valeur monétaire (du lait, de l’huile, du sucre, du riz) et de faire baisser la valeur monétaire locale par une sorte de saturation. Nous voulions faire jouer un effet du marché. L’abondance de l’offre faisant diminuer la demande et rendant donc inutiles les attaques de convois (humanitaires) que l’on constatait assez souvent. Mais à la place de cela, c’est les casques bleus, l’armée, les soldats, qui ont été considérés comme la solution. Mais, les casques bleus, ça ne se mange pas. » Un peu plus tard, en 1993, il déclare sur le même sujet : « Lorsque l’intervention humanitaire s’habille en kaki, lorsqu’elle arrive avec des blindés, des hélicoptères d’attaque, des chars d’assaut, ça ne va pas. C’est là que Bernard Kouchner n’a pas très bien compris le sens des réserves que nous avons énoncées au mois de décembre, lorsque les marines sont arrivés : le spectacle auquel on a assisté était indécent. Il était monstrueux. Ce spectacle était indécent parce que depuis des mois, des centaines de milliers de personnes étaient mortes et je crois que quand on arrive dans un pays qui ressemble autant à un cimetière, on n’entre pas comme ça. Une intervention humanitaire entend traduire en actes une morale de la solidarité. Elle se doit de tenir compte de la gravité de la situation. Ce débarquement avait quelque chose d’obscène. (…) Dans les situations de grandes crises, comme les famines, c’est la politique qui est en jeu. C’est la guerre. Le niveau le plus extrême, le plus radical de la politique. Et lorsqu’on intervient sur un terrain politique, la première condition qu’il faut arriver à remplir, c’est la confiance. Or, cette confiance, nous ne pouvons la construire que si nous disons très clairement à nos interlocuteurs sur le terrain que nous agissons exclusivement au nom d’une motivation humanitaire, que nous agissons exclusivement pour venir sauver des gens. Or, un État, aussi loyaux, aussi moraux puissent être les gens qui le constituent, vend des armes, a du commerce à faire, a des préoccupations et des contraintes extrêmement pratiques, parmi lesquelles l’humanitaire peut éventuellement rentrer. »

Des années plus tard, dans des circonstances plus sereines, il reviendra sur l’enjeu profondément politique de la question :

« La question de l’usage de la force quand on n’est pas menacé, pose toujours la question de qui détient le pouvoir, qui détient la capacité de décider que telle exaction est acceptable et quelle autre ne l’est pas. Dans ce cas, de quel droit tranchons-nous sur ces questions ? Du droit de l’ancienne puissance coloniale ? Du droit que me donne la force que je détiens ? Il y a là une contradiction dans les termes qui, en plus, s’accompagne d’une suspicion – légitime ou pas – à l’encontre des anciennes puissances coloniales, toujours soupçonnées d’être nostalgiques de leur grandeur passée et de vouloir la restaurer sur telle ou telle ruine en se faisant prendre de manière avantageuse en photographie comme libérateur, comme sauveur. »

 

Rony Brauman viendra débattre avec nous de ces questions à Bruxelles, le lundi 15 juin, de 12h à 14h. Pour vous inscrire gratuitement au débat, cliquez ici.

CÉLINE PRÉAUX