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Coopération : attention au choix des partenaires

Il paraît évident que la durabilité d’un projet de coopération – et de ses effets – repose sur l’appropriation de celui-ci et, dès lors, sur un véritable travail de partenariat. En revanche, il n’est pas toujours aisé d’identifier les interlocuteurs à privilégier sur le terrain, ceux qui populariseront (au sens premier) le projet et qui assureront sa pérennisation.

Le choix du partenaire : un choix politique

Pénélope Larzillière, sociologue chargée de recherche à l’Institut de recherches sur le développement (IRD), révèle toute la complexité de la tâche dans la région qu’elle connaît le mieux, le Proche-Orient :

« Au Proche-Orient, les associations avec lesquelles les ONG occidentales ont spontanément le plus envie de travailler sont les acteurs qu’elles connaissent le mieux : elles se réfèrent ainsi aux ONG de défense des droits de l’homme, par exemple, qui semblent être des interlocuteurs naturels, qui partagent leurs valeurs. Mais, souvent, ces associations-là ont très peu de base locale et peuvent même être sur place perçues comme des sortes d’élites externalisées, des gens qui sont dans la société sans y être. L’alternative est tout aussi délicate : elle consisterait à s’appuyer sur des ONG ou des associations qui jouissent de très larges ancrages sociaux, comme les associations islamiques, mais dont on peut ne pas partager les approches, les valeurs mises en avant, etc. » Ces ancrages ne sont toutefois pas toujours visibles. Michel Galy, l’un des administrateurs d’Action contre la faim, témoigne à ce sujet de son expérience de terrain en Afrique de l’Ouest :

« Il y a là le biais de la visibilité des acteurs sociaux quand on est au niveau local. Quand vous arrivez dans un village, vous ne voyez pas tous les cadres, souvent délocalisés. Dans le cas du Mali, une partie des cadres habite le village, une autre la capitale et, enfin, le troisième pôle est à Montreuil, en immigration dans la région parisienne. On se retrouve aussi devant des sélections maladroites fondées sur l’âge des interlocuteurs : les jeunes acteurs humanitaires ont tendance à se diriger vers les jeunes de leur âge. Or, en Sierra Leone, les communautés villageoises sont des gérontocraties. Les projets humanitaires sont voués à l’échec s’ils ignorent ce facteur déterminant pour leur mise en application. De nombreux échecs du développement et de l’action humanitaire sont dus à ce genre de confusion ou de méconnaissance du terrain. »

 

La création de « leaders communautaires »

Attention toutefois à ne pas envisager la collaboration avec les populations que sous le seul prisme de l’approche communautaire. Pénélope Larzillière met en garde contre cette tentation :

« Souvent, notamment au Proche-Orient, les humanitaires débarquent avec des grilles de lecture a priori des sociétés dans lesquelles ils vont œuvrer et se disent qu’ils ont en face d’eux non pas des sociétés mais des communautés. Ils se lancent donc à la recherche d’un leader communautaire, bénéficiant à leurs yeux d’une autorité charismatique non-démocratique. Cela est très mal perçu par les populations locales parce que les acteurs humanitaires mettent ainsi en place des hiérarchies communautaires qui ne correspondent pas aux valeurs démocratiques qu’ils mettent en avant. Il y a une rupture entre leurs pratiques et les valeurs qu’ils prétendent incarner. »

En réalité, comme le nuance Léon Koungou, chercheur au département des sciences politiques de la FUNDP (Namur), spécialisé en relations internationales et stratégie, dans certaines sociétés africaines, c’est la « double allégeance citoyenne » qui est de mise, selon laquelle le citoyen est fidèle à l’autorité traditionnelle au niveau local, et à l’État au niveau global. Toute campagne menée par une ONG occidentale – en particulier celles qui sont explicitement porteuses de « valeurs » occidentales, comme les campagnes de planning familial – doit tenir compte de cette double obédience et intégrer dans ses rangs les acteurs des deux niveaux.

Et Pénélope Larzillière de conclure :

« Il existe donc des dilemmes importants. Il faut choisir en connaissance de cause et réaliser qu’il s’agit bien toujours d’un choix qui donne accès à tel ou tel pant de la population, qui positionne l’ONG d’une certaine manière dans la population. Il ne faut pas se dire que parce qu’on a un lien avec “l’autochtone de service” (si vous me permettez l’expression), on a accès à la population. Il faut se rendre compte de la diversité des populations que l’on a en face de soi. »

CÉLINE PRÉAUX