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Hans Zomer

L'oeil de l'expert

L’oeil de l’expert : Hans Zomer

Pauvreté et communication

Vous voulez faire l’unanimité auprès de vos collègues ? Si vous êtes dans la coopération au développement, il suffit de commencer une conversation en blâmant “les médias” pour la mauvaise image qu’ils véhiculent sur les grands défis du développement. Succès garanti ! Beaucoup d’employés d’ONG sont tellement passionnés par leur travail qu’ils ne comprennent pas pourquoi le reste du monde ne partage pas cette passion. Et l’analyse, simpliste, des médias et de leurs biais est une porte d’entrée facile et accessible.

Il y a pourtant matière à creuser. La manière dont le secteur communique à propos de la pauvreté et du développement pourrait bien être le plus grand défi du moment. En Irlande, le soutien à l’aide internationale reste incroyablement élevé. Malgré un taux de chômage de 13% et les emprunts réalisés pour maintenir les services publics, l’opinion publique en faveur des programmes d’aide n’a que très marginalement baissé. Dans le même temps, la position des différents partis reste fermement ancrée à nos engagements internationaux.

Certains diront que ce soutien reste très superficiel. La pensée collective reste très influencée par la tradition missionnaire et par le flux constant d’images diffusées par les grandes organisations irlandaises, mettant l’accent sur les dons charitables et non sur l’action contre les causes de la pauvreté. En bref, l’héritage du Live Aid est encore bien présent.

« La manière dont le secteur communique à propos de la pauvreté et du développement pourrait bien être le plus grand défi du moment. »

Il y a quelques années, les ONG irlandaises ont signé un code de conduite sur les images et les messages dans le but de réduire l’utilisation de stéréotypes et de simplifications inhérentes à la nature compétitive de la récolte de fonds. Non seulement le code a freiné la course vers le bas, mais il a aussi contribué à faire naître le débat sur l’éthique dans la communication. Quelle serait le bon équilibre entre les besoins d’information, d’éducation et de récolte de fonds ?

Mais le défi est bien plus grand que la simple amélioration de la communication entre ONG et grand public. Sous certains aspects, la coopération au développement est en train de perdre le débat sur la justice sociale mondiale.

Hans ZomerHans Zomer est directeur de Dóchas, la coupole des ONG irlandaises, depuis 2002. Il a développé une grande expérience dans le plaidoyer et le networking, notamment via son travail chez CONCORD. Il a également passé plusieurs années au service de Concern Worldwide, une des plus grandes ONG irlandaises. Enfin, ce diplomé en sciences politiques a vécu au Pakistan où il fut consultant et au Tchad comme coordinateur d’un programme alliant droits de l’Homme et développement rural.

Des études longitudinales montrent que le souci pour la pauvreté globale diminue lentement. Après le pic enregistré au début des années 90, et malgré 20 ans de campagnes tels que Make Poverty History et malgré les Objectifs du Millénaire, la recherche démontre que, dans la plupart des pays européens, le niveau d’intérêt et d’information du public à propos de la pauvreté mondiale est en net recul.

Si cela n’affecte pas (encore) les dons individuels en faveur des ONG, cela a un impact sur la manière de penser des gens. De nombreuses ONG ont dépeint la pauvreté des pays en voie de développement “là-bas”, qu’il faut distinguer de la pauvreté chez nous. On remarque également une tendance, dans les communications publiques, à souligner les aspects de la pauvreté qui requièrent une solution technique, plutôt que politique, et à éviter les sujets en lien avec les processus et mécanismes qui créent et maintiennent les inégalités, l’exclusion et la marginalisation. Dans ces discours, la pauvreté est apolitique et l’aide est la solution.

Mon argument est le suivant : la pauvreté n’est pas un simple manque de biens matériels. Être pauvre c’est aussi manquer de ressources et de contrôle sur sa vie, c’est être exclu des mécanismes sociaux, économiques et politiques qui ont une influence sur sa vie.

La pauvreté est profondément politique et reflète les inégalités et les injustices. À l’opposé, le développement veut renverser ces inégalités et augmenter les choix et les opportunités disponibles pour les plus pauvres. En ce sens, la pauvreté des pays en voie de développement est intrinsèquement liée à la pauvreté (et à la richesse) des pays plus aisés.

Cela implique que les pays les plus pauvres ne doivent pas rattraper les pays développés. Le développement devrait être vu (et discuté) en termes de transformations économiques et de processus politiques. La pauvreté ne devrait plus être considérée comme un simple problème technique qui requiert un investissement financier mais comme un problème complexe à grande échelle nécessitant des solutions globales.

 

Parler en ces termes a du sens au niveau conceptuel et est généralement accepté par monsieur et madame tout-le-monde. La plupart des Européens comprennent que la pauvreté est intrinsèquement liée aux autres grands défis de l’humanité : le changement climatique, la migration, l’augmentation de la population, les inégalités économiques, la disparition des ressources. Et la plupart des gens attendent des ONG qu’elles s’engagent dans ces thématiques. Et la plupart des ONG le font.

Il est grand temps que notre vocabulaire au sujet de la pauvreté traduise plus clairement nos métiers. Comme il est grand temps que les ONG soient plus sincères sur la complexité de leur travail. Notre code de conduite est un début, qui peut être répété dans n’importe quel pays. Pour rester pertinentes, et pour avoir un réel impact sur les problématiques gigantesques auxquelles elles s’attaquent, les ONG de développement doivent absolument accepter la nature politique de leurs actions.

 

« Il est grand temps que notre vocabulaire au sujet de la pauvreté traduise plus clairement nos métiers. »