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La coopération internationale :  l’affaire de tous

Le monde actuel semble bien fragile et périlleux :  guerre en Irak, prolifération de conflits dans les pays pauvres,  insécurité globale, persistence de la pauvreté à des niveaux scandaleux, dégradation de l’environnement, faiblesse des institutions de gouvernance à tous les niveaux… Que faire pour remédier à ces maux qui nous affectent et nous interpellent tous?

Dans la recherche de solutions, il faut d’abord éviter le piège des fausses récettes magiques. Mettre son espoir dans l’aide internationale, telle qu’appliquée depuis des décennies, offre un exemple d’une fausse piste. Certes, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau  du bain par une critique tous azimuts de l’aide. L’idée de soutenir les pays du Sud mobilise encore les consciences et les portefeuilles de nombreux citoyens dans les pays riches. Des principes et des objectifs parfaitement louables ont été définis pour notre coopération avec les pays du Sud (lutte contre la pauvreté, promotion de la démocratie, intégration dans l’économie mondiale). Toute une machine institutionnelle est en place pour acheminer, tant bien que mal,  la manne de l’aide. Le bilan du système d’aide internationale, mis en place après la deuxième guerre mondiale, revèle  des échecs bien connus (comme l’appui aux dictatures, les ‘élephants blancs’, l’aide liée aux interest propres), ainsi que des réussites majeures, souvent moins valorisées, dans différentes regions et dans plusieurs domaines.

Le problème du système d’aide actuel se situe à un  niveau plus fondamental. La perception est encore très répandue, que l’aide internationale peut vraiment résoudre, à elle toute seul, le problème du sous-développement, ce qui est absurde par rapport à la complexité des défis à relever et le niveau dérisoire des ressources mobilisées. Les rapports d’inégalité qui sous-tendent la relation de coopération sont ainsi mis en cause, le Nord se profilant comme donneur, le Sud comme receveur. Dans un tel partenariat, il n’y a guère d’espace pour des échanges et des apprentissages mutuels, pour des liens réciproques. La tendance de l’aide à voiler les vrais problèmes de notre monde de plus en plus ‘globalisé’ est aussi questionnée :  l’absence de normes, de politiques et d’institutions appropriées, pouvant assurer une gestion durable et équitable des richesses dans le monde. Pour s’attaquer aux causes profondes des crises plutôt qu’aux symptômes il ne faut pas ‘plus d’aide’, mais des formes de coopération internationale radicalement différentes, basées sur des interets et des responsabilités partagées.

Rêve utopique? Pas nécessairement, car on peut constater dans les pays du Sud et du Nord des dynamiques très intéressantes, qui reflètent une recherche de nouvelles formes de coopération internationale et dépassent les limite de la relation d’aide classique. De quelles évolutions positives s’agit-il?.

Première evolution : l’idée que le développement peut venir de l’extérieur a bel et bien vécue. Pendant trop longtemps, le système d’aide a reposé sur le mythe qu’il suffisait d’injecter de l’argent, des projets, des valeurs et des savoirs externes, pour faire bouger les sociétés du Sud. Pendant trop longtemps, le discours sur la cooperation a été dominé par une fixation sur la quantité de l’aide. L’exemple typique est la promesse, rarement atteinte par ailleurs, de réserver au moins 0,7% du PIB des pays riches pour le Tiers Monde . Comme si plus d’aide signifiait automatiquement  plus de développement. Cette approche fallacieuse est de plus en plus rejetée. Par les gens du Sud en premier lieu, qui ressentent une ‘fatigue’ de l’aide traditionnelle et des comportements paternalistes qu’elle implique (“on vient vous aider”). Dans la foulée, la logique dominante est renversée. Désormais, le développement est perçu comme un processus interne, rythmé en premier lieu par l’histoire, la culture, les savoirs-faire de chaque société.  Constat positif :  les agences de cooperation semblent avoir compris cette revolution copernicienne. Leurs discours, et de plus en plus leurs pratiques, s’imprêgnent de notions  comme ‘l’appropriation’ des politiques de développement par les acteurs locaux; le besoin d’appuyer des processus de changement sociétaux plutôt que des miliers de projets mal coordonnées ; la nécessité d’adapter les modes de faire la cooperation, privilégiant des pratiques d’écoute, de dialogue, de responsabilisation des acteurs locaux et d’échanges de savoir-faire.    

Deuxième evolution positive :  la montée en puissance de ‘nouveaux acteurs’  dans les pays du Sud. Le temps où le gouvernment central était considéré comme le seul moteur du développement est définitivement révolu. Les processus de liberalisation économique et politique ont créé de l’espace pour l’émergence d’autres acteurs tels que le secteur privé, la société civile, les governements locaux, les associations paysannes ou de femmes, les syndicats, les centres de recherche. Ces acteurs revendiquent maintenant le droit d’être associés à part entière dans le processus de développement de leur société. Ils exigent une meilleure gouvernance de leurs elites, des politiques orientées vers la lutte contre la pauvreté, l’éradication de la corruption. Leur combat s’étend au champ de la cooperation internationale. Ces nouveaux acteurs demandent d’être reconnus comme partenaires égaux, pouvant participer à la conception, la mise en oeuvre et l’évaluation des politiques de cooperation. Au lieu d’être des ‘groupes-cibles’ ou des ‘bénéficiaires’, ils exigent des formes de cooperation décentralisées, qui laissent l’initiative pour le choix des programmes dans les mains des acteurs locaux, comme protagonistes de leur propre développement De plus en plus, ils se manifestent également dans les enceintes internationals, non pas pour demander plus d’aide, mais pour changer les règles de jeux inéquitables, qui contribuent à la pauvreté structurelle des pays du Sud. On sait tous que la marmite commence a bouillir d’en bas. L’éclosion des acteurs de la société civile est une force puissante. Leur voix peut, à terme, être un vecteur de changements majeurs dans les sociétés du Sud et dans la cooperation internationale. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que le même phénomène de décloisonnement  -- ou de democratisation--  de la cooperation s’opère dans nos pays riches. Fini le temps où la cooperation était reservée aux agences d’aide et aux professionnels. De nombreuses personnes et institutions cherchent à s’impliquer dans des nouvelles approches de coopération internationale. Prenez par exemple l’extraordinaire capacité de mobilisation du mouvement en faveur d’une autre mondialisation. Ou l’émergence des syndicats, des communes, des associations professionnelles de tous bords, comme acteurs de coopération internationale.

Troisième dynamique porteuse d’espoir :  la recherche de nouveaux modes de gérer les connaissances, le savoir-faire, les experiences novatrices. Dans le système de l’aide classique, le savoir semblait monopolisé par les grandes bureaucraties internationales (par exemple la Banque Mondiale) ou l’armada d’experts, envoyée à grands frais dans les pays du Sud. Cette approche aristocratique envers le savoir a perdu beaucoup de ses plumes. L’accent est mis maintenant sur la mobilisation et partage des ‘intelligences collectives’, ou les savoirs accumulés par les acteurs eux-mêmes, dans toute leur diversité. Cette richesse reste encore trop souvent endormie. Or, pour trouver des réponses adéquates aux multiples problèmes de développement durable ou de bonne gouvernance  --au Sud et au Nord--  il faudra bien mettre en réseau les intelligences collectives. 

On pourrait ajouter d’autres evolutions positives dans la recherche de nouvelles formes de coopération internationale (telles que la lente progression vers l’adoption de conventions globales comme le protocole de Kyoto dans le domaine de l’environnement). Elles suggèrent tous que le système classique de l’aide (fixé sur une relation Nord-Sud largement à sens unique) est en train de faire la place pour une coopération internationale radicalement différente. Une coopération qui ouvre des voies à la participation de tous les citoyens. Une coopération basée sur des intérets  communs, sur une culture du dialogue et d’échanges, et sur le principe de la reciprocité. Certes, les progrès dans cette direction sont lents, trop lents si l’on regarde les nombreux défis urgents à l’échelle mondiale.

Mais il y a peu de doutes qu’il s’agit d’un processus irreversible, poussée non pas par une pitié envers les populations démunies du Sud, mais par une realisation collective que nous vivons tous dans un monde très fragile qu’il faut gérer autrement.  

Par Jean Bossuyt,
Responsable de programme au Centre Europeen de gestion des politiques de développement.
http://www.ecdpm.org
E Mail : jb@ecdpm.org


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