Echos Communication
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Hassan Zaoual | Ulrich Nitschke | Thomas d’Asembourg

Thomas d’Asembourg.

De la communication non violente à la danse des cultures

 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’aime me présenter en disant ce que j’aime faire. J’aime contribuer à rendre les rapports humains plus faciles, plus clairs et plus joyeux.
Concrètement, je propose des formations en communication non violente. C’est une méthode que j’ai apprise et qui a vraiment contribué à transformer ma vie tant professionnelle qu’affective. C’est cette méthode que j’ai choisie d’enseigner parce qu’elle est un outil très concret pour aider à avoir des relations plus vraies, plus fluides et plus heureuses !

Cette méthode a transformé votre vie ; pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

C’est une méthode qui nous invite à prendre conscience que nous avons tous des besoins que nous cherchons à satisfaire, que notre vie ne consiste pas en autre chose que de tenter de prendre soin de nos besoins. Je parle bien-sûr de nos besoins fondamentaux ; pas de nos envies, de nos désirs.
Cette méthode m’a renseignée que j’avais donc des besoins, et, que c’était légitime de s’en occuper, que je pouvais en prendre soin moi-même plutôt que de me plaindre que personne ne s’en occupe ! C’est ça qui m’a fait prendre conscience que dans mon métier de juriste, qui était une première tentative pour aider à résoudre les enjeux humains et plus particulièrement les conflits humains, que j’ai pratiqué quinze ans, je n’étais plus satisfait et j’avais d’autres besoins, notamment, des besoins d’humanité, de proximité avec l’être humain, de créativité, de profondeur, et puis aussi de sens de la vie. Cela m’a fait prendre conscience que je voulais m’orienter vers une activité plus satisfaisante sur ces plans là.  Sur le plan affectif, ça m’a profondément aidé à prendre conscience que je vivais en célibataire paniqué par l’engagement affectif ayant tellement encoder que, pour être avec l’autre il fallait se couper de soi. Comme, certainement, je ne voulais pas me couper de moi, je ne me mettais jamais en relation avec l’autre. J’étais dans cette vision très binaire. La communication non violente m’a aidé à prendre conscience que j’avais des besoins, que l’autre avait des besoins ; que parmi mes besoins il y avait celui d’être proche de l’autre, en lien avec l’autre, et celui d’être proche de moi et en lien avec moi. C’est ce qui m’a permis d’entrer dans une relation durable, extrêmement satisfaisante, dans laquelle nous apprenons mutuellement à nous respecter dans nos différences et à trouver de l’espace pour chacun.

N’y a-t-il pas une dialectique entre le fait d’être proche de ses besoins et en même temps dans l’ouverture à l’autre et dans l’écoute de l’autre ? C’est un double mouvement, comment gère-t-on cette dialectique ? Souvent le besoin de l’autre n’est pas son propre besoin.

Oui, c’est un mouvement, sans aucun doute !  En communication non violente, nous appelons ça une « danse ». Danser, faire des pas l’un vers l’autre pour trouver un mouvement qui soit confortable pour les deux. C’est-à-dire que de temps en temps on va se laisser emporter un peu plus par l’autre et, de temps en temps on va, soi-même, davantage porter ou emporter l’autre, il s’agit que l’ensemble soit plaisant. C’est clair que chacun, ça vaut dans une relation à deux mais ça vaut aussi dans une relation plus collective, ne fait pas toujours exactement ce qu’il voudrait parce que si chacun faisait ce qu’il veut tout le temps ce ne serait pas satisfaisant. Il y a des tiraillements, des déchirements. Par contre, accepter de faire un pas vers l’autre, peut justement rendre la chose plaisante dans la durée.  Mais ce n’est pas une dialectique ; ce n’est pas en opposition, justement, c’est vraiment complémentaire !

Nous vivons un moment de grave crise, quelle est votre opinion sur l’éventuelle gestion de cette crise ? Est-ce qu’à votre avis, cette « danse » interpersonnelle pourrait être transposée au niveau des relations internationales ?

Je crois que la crise terrible que nous vivons actuellement est la manifestation, extériorisée à l’extrême, de notre difficulté à résoudre nos conflits internes et interpersonnels, elle en est un tragique épiphénomène. Elle nous indique combien nous vivons encore dans des rapports de pouvoir. Pour avoir assisté des dizaines de couples en difficulté, je peux témoigner que même dans ce cadre là, qui semblerait être le cadre de l’intimité, de la confiance, de l’abandon, du « lâcher prise », même dans ce cadre là, énormément de relations affectives se vivent sur le mode du pouvoir, de « qui a tort, qui a raison ? », de la séduction, de faire plaisir pour acheter la paix plutôt que de pouvoir s’abandonner dans la sécurité que nous allons être aimés pour ce que nous sommes. Nous jouons, souvent, tout un jeu pour être aimé pour ce que nous faisons. Et bien, tout ça se retraduit sur le plan international, nous jouons à « qui a tort, qui a raison ? ».Souvent, nous prétendons que notre point de vue est le bon et que l’autre doit s’y rallier, s’il ne se rallie pas ; nous lui tapons dessus ! Comme nous lui tapons dessus, il nous répond dans le même langage en nous renvoyant pour un coup de gourdin, deux coups de gourdins, et nous n’avons pas fait un pas dans la résolution des conflits depuis l’époque des grottes ! Nous avons changé les gourdins par des missiles mais ça reste la même technique. Nous ne nous asseyons toujours pas pour s’écouter et se comprendre à travers la différence. Alors, ce qui se vérifie au niveau international, est le reflet de ce qui se vérifie dans un couple qui s’empoigne devant des avocats et des tribunaux parce qu’ils ne se comprennent pas dans leurs différences et qu’ils demandent à quelqu’un de trancher « qui a tort, qui a raison ? ». Comme si on allait rendre compte de la difficulté de, soit se remettre ensemble soit, à fortiori, se séparer par cette division « qui a tort, qui a raison ? ». Cela n’a jamais été guérissant tout au contraire ! Alors, je pense qu’il y a sérieusement à apprendre, au niveau individuel, afin de mieux gérer nos conflits ; par l’écoute et le respect mutuel.

On parle beaucoup, pour le moment, dans les médias, d’un monde multipolaire. Se serait quoi, pour vous, un monde multipolaire ?

C’est un monde dans lequel les différences danseraient l’une à côté de l’autre de façon complémentaire. Dans lequel, autrement dit, nous n’aurions, individuellement plus peur de la différence. Ce qui se passe, c’est que nous avons appris à nous conformer, à être semblable, à faire comme c’est prévu pour nous et, nous avons peu acquis l’accueil de nos propres différences. Nous ne nous sommes pas, nous-même, sentis accueillis par nos propres parents et éducateurs dans notre spécificité, dans notre identité, dans notre différence par rapport à la fratrie, à la classe, au milieu social. On nous a invités à nous conformer, à être bien sage et bien raisonnable. Cette éducation-là, ne nous facilite pas l’ouverture de cœur par rapport à la différence des autres. Quand les autres sont vraiment différents, ils sont suspects, ils sont dérangeants, menaçants, ils feraient bien de rentrer dans les rangs ou de rentrer chez eux ! Alors, vous voyez, nous sommes bloqués. Il s’agit, si nous voulons pouvoir aborder des enjeux internationaux, de développer au plan individuel, interpersonnel et éducatif, une sécurité intérieure et une ouverture de cœur, un accueil de la différence qui s’apprend dès le plus jeune âge et que les parents ont à inculquer en accueillant leur enfant dans leur spécificité, dans leur identité.


Quand on parle de diversité, est-ce qu’il n’y a pas non plus un regard à éduquer ? Souvent quand nous parlons des relations internationales, nous voyons d’abord les autres comme des pauvres, c’est-à-dire que nous voyons d’abord ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ne savent pas faire, leur manque. Nous avons du mal à déceler leurs richesses et donc à rentrer dans cette « danse » que vous proposez.

Je vous rejoins tout à fait dans cette observation. Elle me paraît un reflet d’une habitude de voir ce qui ne va pas chez l’autre plutôt que ce qui va bien. Voyez, dans les rapports d’éducation, combien les parents sont souvent en train de pointer ce qui ne va pas chez les enfants au lieu de valoriser tout ce qui va bien. Tous les ados que j’ai en consultation s’en plaignent en disant : « J’aimerais d’abord être valorisé, accrédité pour ce qui se passe bien, avant de recevoir des remarques négatives. » Mais, dans les couples aussi ! Que de couples se chamaillent pour ce qui ne va pas au lieu de valoriser d’abord tout ce qui va bien et de s’en réjouir, de se nourrir de cette vitamine merveilleuse de ce qui se passe bien. C’est de nouveau une habitude de l’Occident ; très gentil garçon dans son comportement, sûr de sa mission, de son devoir, de ce qu’il doit bien faire, d’aller pointer tout ce qui ne va pas chez les autres et puis de dire : «  Moi, je peux contribuer à votre bien être ! » Ce, sans avoir effectivement vérifié qu’elles sont leurs valeurs, quels sont leurs atouts et en quoi ont-ils, eux-mêmes, de merveilleuses ressources qui seront sans doute complémentaires aux nôtres et, en quoi pouvons-nous danser de ressources à ressources pour faire les échanges opportuns ?

 

Interview réalisée par François Milis – le 12 mars 2003

 

 




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