La Casamance face au développement
Silbaay Sóndo et le projet du livre
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Photo 1: Le fleuve Casamance. Une porte donnant sur la région. (Photo: M. Weidler)
"Nous ne refusons pas de faire un pas un avant, nous refusons seulement d''avancer sans nos boyaux" A. Sagna
Table des matières
- Les essais agricoles en Casamance et les réactions des diolas
- Introduction
- Les intellectuels casamançais face à la problématique
- L''alternative: sibaaye sóndo
- Les valeurs culturelles des thèmes
- L''arbre
- Les forêts sacrées
- La terre et ses secrets
- Le fleuve et ses habitants
- Conclusion
- Les essais agricoles en Casamance et les réactions des diolas
- Introduction
- Les intellectuels casamançais face à la problématique
La Casamance a été le théâtre de tous les essais dans divers domaines: militaires et agricoles. Dans la conception du projet que nous voulons présenter ici, nous nous sommes surtout penchés sur le volet agricoles.
Dans les années 70, les casamançais ont vu défilé des projets de développement mis sur pied par l''état sénégalais pour les paysans. Ces projets dont la gestion restait toujours entre les mains des fonctionnaires (c''est le phénomène de l''entonnoir à l''envers), devait, si les essais étaient concluants, permettre au Sénégal d''atteindre une autosuffisance alimentaire. Le Sénégal serait délivré du fardeau de l''importation et le paysan bénéficierait ainsi d''une formation qui lui permettrait d''améliorer son rendement. Tel était le rêve que caressait l''état sénégalais, du moins, c''est ainsi que les médiats de l''état le faisaient croire à tout le monde.
Une fois la décision prise et l''argent trouvé pour mettre sur pied un projet, on invitait les paysans à un semblant de discussion où leur participation à l''élaboration du projet n''est qu''une mascarade puisque la décision, elle, est déjà prise. Le paysan, l''éternel apprenti, devait tout simplement donner son aval et se laisser guider par le technicien qui lui, détenait le savoir moderne. Les savoirs paysans n''étaient pas demandés, les valeurs culturelles fortes qui rattachent de manière viscérale le paysan à la terre, doivent être ignorées. La technologie moderne n''a pas à s''embarrasser d''émotivité et de faits non vérifiables scientifiquement. Le champ des conflits était ouvert: le dialogue de sourd s''installe. Le paysan s''accroche à ses valeurs et même à celle qu''il sait devoir changer, le technicien, aux valeurs technologiques. De tous les côtés les mensonges et les dissimulations deviennent courants. La fuite en avant était programmé d''avance.
Les paysans qui n''étaient pas dupes savaient par expérience que les projets dits de développement avaient, tout au plus, dans le meilleur des cas, une durée de vie de cinq ans. Et puis après? Que leur reste-t-il une fois que le projet était passé et que l''argent ne venait plus? La technologie? A quoi sert la meilleure technologie du monde si on a pas les moyens matériels de sa mise en pratique? Les machines agricoles qui avaient servi dans les projets lorsqu''elles tombaient en panne, il n''y avait plus d''argent pour les faire réparer ou acheter la pièce de rechange qui convenait. Et puis. ce n''était du reste qu''un projet. Et qui dit projet dit essai et erreur. "On essaie pas la vie d''une personne", faisaient remarquer les paysans.
- Introduction
- une inondation des zones cultivables,
- les poissons vivant dans un cours d''eau coupé en deux (voir le barrage de Niaguis), dans leur tentative de rejoindre l''autre partie de la rivière, meurent échoués devant une plate-forme en fer ou tout simplement étouffés par des mauvaises algues,
- une terre salée par les engrais chimiques,
- des paysans incapables de mettre leur propre connaissance en œuvre pour sauver ce qui peut encore l''être (les deux technologies semblant s''exclure mutuellement).
- L''alternative: sibaaye sóndo
- un médecin
- un ingénieur agronome
- une enseignante
- un hôtelier
- un pharmacien
- une secrétaire
- une linguiste
- un député et président régional
- des paysans*, etc.
- l''arbre
- les forêts sacrées
- La terre
- l''eau
- Les valeurs culturelles des thèmes
- L''arbre
- Les forêts sacrées
- les forêts sacrées des hommes. Ils en ont plusieurs à cause du fait que chaque famille; possède son arbre millénaire autour duquel rien ne peut et ne doit être dit au hasard;
- les forêts sacrées des femmes qui comprennent celle où se réunissent les femmes de tout un groupe de village et celles où se réunissent les femmes de chaque village;
- les forêts des prêtres-suprêmes: celles où ils habitent et celles où ils sont enterrés;
- la forêt où sont enterrés les femmes ou les sœurs des prêtres-suprêmes
- La terre et ses secrets
- Le fleuve et ses habitants
- Conclusion
- La classe intellectuelle casamançaise était divisée sur la question. Les uns pensaient qu''il fallait donner aux paysans la possibilité de se former aux nouvelles technologies, que la voie suivie permettrait aux paysans de parer aux effets de la sécheresse qui s''est installée dans toute la zone sahélienne depuis 1970. Et ainsi on barrait la route à la famine qui menaçait et à l''exode qui dépeuplait les villages et étouffait les villes. Les autres étaient d''avis qu''il fallait sans doute que les paysans prennent connaissance des nouvelles technologies et de ce qu''elles offrent, mais qu''il fallait également avoir la délicatesse de leur laisser faire le choix de leur société future. Le malaise était là, mais les intellectuels d''un camp comme dans l''autre, n''ont pas su harmoniser les intérêts pour prévenir le pire. Les projets s''arrêtaient les uns après les autres laissant derrière eux une facture impayable: une mangrove à 70% déboisée (le projet IlACO, financé par l''Union Européenne et mis en exécution par les hollandais a déboisé la mangrove 20% dans chacune des parties de la région naturelle de la Casamance), des barrages dont les travaux d''aménagement n''ont jamais abouti avec pour conséquence:
L''idée de collecter et de mettre en valeur la culture et les connaissances du monde paysan nous a été suggérée par des collègues européens. Une idée de livre venait de voir le jour. Il sera le livre des paysans eux-mêmes puisque les textes, illustrés par des photos de leur environnement, seront les leurs. L''idée était séduisante et les paysans se réjouirent à l''idée de pouvoir pour une fois dans leur vie avoir l''occasion de dire eux ce qu''ils pensent et comment ils voient l''avenir du type d''agriculture qu''ils pratiquent. Le fait d''avoir une tribune susceptible de faire en sorte que la voix porte au loin donnait des ailes à l''imagination des paysans qui ouvrirent pour nous toutes grandes la porte de leur savoir et de certains secrets jusqu''ici inconnus du grand public. L''organisation de la collecte des données est portée par quelques sages du village sous l''œil bienveillant du prêtre-suprême.

Photo 2: Chez le prêtre suprême. Un jour de purification (Photo: M. Weidler).
Pour soutenir l''idée du livre et pour pouvoir éventuellement porter un projet qui émanerait des réflexions du livre, une équipe d''intellectuels, aux disciplines aussi diverses que les têtes qui en forment le groupe, se mit en place. Elle comprend:
*L''équipe s''élargit d''année en année par l''adhésion de nouveaux membres tel que le président régional qui a fait son entrée en 1997.
Le travail de l''équipe est de réfléchir à la manière de faire valoir au mieux les thèmes qui sont abordés dans les textes. Les textes étaient recueillis par la linguiste qui se chargeait également de leur transcription et de leur traduction puis de les porter à la connaissance des membres du groupe*.
Les thèmes qui sont abordés au cours de nos enquêtes sont les suivantes:
Le principe étant de donner le droit de parole à tout le monde et, partant de ce point de vue, chaque thème a été abordé aussi bien par les tenants de la technologie nouvelle que par les traditionalistes. L''ensemble donne l''aspect d''un forum où chacun pouvait dire ce qu''il pensait tout en laissant la porte ouverte à la discussion afin de permettre un point de rencontre à mi-chemin entre la tradition et la modernité. Ainsi qu''ils le disent eux-mêmes, la question n''est pas de jeter par-dessus bord toutes les valeurs, qu''elles soient traditionnelles ou modernes, mais de trouver un juste milieu. Chaque innovation doit prendre en compte les valeurs traditionnelles, de cela toutes les parties sont d''accord, mais la tradition doit se montrer à certains égards plus souple ajoutent les tenants de la modernité. C''est ce que résume le dicton qui revient à chaque rencontre. Nous citons: "nous ne refusons pas de faire un pas en avant, seulement, nous refusons d''avancer sans boyaux." Nous donnons ci-dessous un court résumé des valeurs culturelles que recouvrent chaque thème.
*Les membres du groupe bien que tous diolas ne savent ni lire ni écrire en Jóola. C''est pourquoi, la personne chargée de la collecte des données doit traduire les textes avant de les présenter aux membres du groupe.
L''arbre est le symbole de la stabilité et l''aune de mesure de l''équilibre psychologique d''un individu. En effet, lorsqu''un individu reçoit un morceau de terre pour se construire une maison, il se doit d''abord de planter des arbres ou de faire en sorte que les arbres qu''il a trouvés sur place se portent au mieux.
La tradition veut que l''arbre ait une âme, qu''on ne peut abattre l''arbre tout simplement parce qu''on le veut. Pour le faire, il faut passer par un rituel long et contraignant auquel les gens se plient avec beaucoup de réticence.
Pour abattre un arbre de la taille d''un fromager, la première exigence consiste en un rituel que les autochtones appellent "la demande de main de l''arbre au génie qui l''habite." Le génie doit accepter de quitter l''arbre pour aller habiter ailleurs, en quelque sorte donner sa fille et c''est seulement à cette condition que l''arbre peut être abattu. On s''en doute bien qu''il y a bien des cas où le génie peut refuser de quitter l''arbre. La deuxième exigence, si le génie accepte de quitter l''arbre, l''individu chargé ou qui permet l''abattage contracte une dette morale qui consiste à s''occuper des jeunes pousses qui ont grandi sous l''ombre du fromager. Si celui qui a abattu l''arbre venait à mourir, la famille prend en charge la dette qu''il a contractée de son vivant.

Photo 3 Le fromager, le roi des arbres (Photo: M. Weidler)
La forêt est le lieu sacré des libations, des initiations, etc. Elle est aussi la demeure des prêtres-suprêmes. Un lieu donc important de rencontre des communautés diolas. La vie commence et finit dans la forêt*. Pour cette raison, les trois quarts des forêts sont sacrées en Casamance. On ne peut ni les brûler ni y couper du bois. Lorsque par inadvertance ou par mépris quelqu''un brûle ou coupe du bois dans une forêt sacrée, il attire par ce geste la colère de toute une communauté contre lui. La punition est très forte et l''amende dure payer*.
Les forêts sacrées sont réparties comme suit:
Ainsi qu''on peut le constater par cette liste, il n''y a pas beaucoup de forêts en Casamance qui ne sont pas sacrées.
*Les maternités traditionnelles sont construites dans la forêt et les morts sont enterrés dans la forêt.
*Le village chargé d''assurer l''ordre saccage tout dans le village du provocateur puis il doit, comme amende, payer un taureau noir aux cornes tournées vers l''avant. C''est une race de bovin difficile à trouver, du moins en Casamance. Le principe est le même que celui de l''abattage d''un arbre c''est à dire si celui qui a commis la faute venait à mourir sans avoir payée, la dette se reporte sur ses descendants.
La terre reste en Casamance un sujet très délicat de discussion. Elle constitue le nerf de la guerre en Casamance. Elle manifeste un tissu inextricable de liens sociaux qui se brisent dès l''instant où on essaie de pratiquer une agriculture à grande extension qui elle, requiert des périmètres plus grands.
Le diola a un grand respect de la terre: c''est elle qui nourrit, comme la mère, c''est elle qui vous reçoit lorsque vous êtes morts, elle est la demeure des ancêtres. La femme qui veut verser de l''eau chaude à terre crie d''abord à ceux qui habitent la terre de se pousser pour ne peut pas recevoir l''eau chaude qui s''écoule. C''est la même crainte qui apparaît chez le paysan lorsqu''on lui demande de mettre de l''engrais chimique. Quel enfant mettrait du poison dans la bouche de sa mère? disent-ils.
Le choix des variétés de riz et de la manière de cultiver tient compte des facteurs climatiques, de la disposition de la lune, mais aussi et surtout du respect inconditionnel que l''on doit à Mère-Terre. Le contact entre l''homme et la terre doit être bon pour que la terre produise. Les techniques de gestion de l''eau sont autant de prodiges qui relatent à ceux qui savent l''entendre la nature des liens qui unissent le paysan à la terre.

Photo 4 . Les dauphins dans leurs jeux d''acrobatie derrière le bateau le Jóola (Photo: M. Weidler)
Le diola croit que l''homme n''est pas le maître de la nature, il doit vivre en symbiose avec tous les éléments qui l''entourent. La croyance veut que chaque enfant qui naît, soit lié lui aussi, par un jeu de liens familiaux, à une chaîne de totems. Ce sont les animaux marins, ceux de la forêt, etc. C''est pourquoi, bien que la pêche soit pratiquée en Casamance, il n''existe cependant pas de prêcheur professionnel, une personne dont le métier est essentiellement la pêche. On ne pêche que ce qui est nécessaire à la consommation familiale ou au besoin du moment. Les diolas disent: un pêcheur professionnel est une personne maudite parce qu''il crée chaque jour malheur et désolation dans autre famille (dans la famille des poissons ou d''un autre habitant du fleuve ou de la mer).
Les temps ont beaucoup de changé. L''argent prend de plus en plus de place dans la vie des diolas. Ce sont des impôts à payer, des soins médicaux, mais aussi des produits industriels qui entrent de plus en plus dans les foyers des casamançais. Pour faire face à toutes ces dépenses, certains jeunes gens se convertissent pendant une partie de l''année en pêcheurs. Les méthodes de pêche restent traditionnelles et les quantités pêchées n''atteignent jamais la tonne. Ils reviennent à la culture de la terre dès que les premières gouttes de pluie tombent à terre.
Le but du livre est de présenter et de valoriser cette culture dont le fondement est ce qu''on appelle ailleurs la protection de l''environnement. La force de cette entreprise c''est que les diolas ont choisi de livrer leur spécificité. C''est pourquoi il a semblé intéressant au groupe Sibaay Sóndo tout comme aux amis et collègues de l''Europe de faire partager cette vision du monde à d''autres personnes.
Le livre est aussi, d''une part, pour le groupe Sibaay Sóndo une participation aux négociations de paix sans cesse renouvelée et qui n''arrivent pas malgré tout à un accord de paix et, d''autre part, pour les diolas, une réponse aux accusations d''anarchisme et de sauvagerie dont ils sont toujours victimes surtout depuis le début de ce qu''on appelle pudiquement au Sénégal "les évènements de Casamance."







